21. La navigateur

Il est arrivé de l’horizon, au large du village des O’guf’n, sur un maigre voilier. A la vue des étranges demeures cubiques en escalier, posées sur la mer, comme en équilibre au milieu des vaguelettes, il a orienté le gouvernail pour contourner l’obstacle. Puis il s’est échoué sur une plage de sable de fin, devant l’orée de la forêt déserte. Il a observé les bâtiments au milieu des vagues et s’est étonné que les autochtones ne profitent pas de cet endroit paradisiaque sur le rivage, au lieu de s’entasser dans ces petites batisses inconfortables.

Il tire son navire sur la plage et commence à marcher sur le sable à la recherche de nourriture. Quelqu’un l’aperçoit au loin, dans le village, et lui fait signe. Il répond machinalement d’un geste du bras. Il comprend que ce geste, qui lui semblait amical, est une mise en garde, contre une proche menace. Mais quelle menace ? Il se retourne, regarde en l’air, autour de lui, puis décide de se protéger pour y faire face et revient vers son bateau d’un pas rapide.

Pendant sa course, le sable s’effondre devant lui. Une mâchoire géante en sort. Il saute par-dessus l’étrange créature pour éviter de finir broyé dans sa gueule. Il accélère sa course. Arrivé à son bateau, il agrippe une corde et grimpe en un éclair pour y monter, alors que l’animal vorace sort de nouveau du sol pour tenter de l’engloutir. Il brandit une arme et tire dans sa direction, la faisant exploser au premier rayon, puis il tombe, sonné par la scène éprouvante qu’il vient de vivre. Il regarde de nouveau vers les cubes, où des centaines de spectateurs ont assisté à la scène. 

Un navire se dirige alors vers lui à toute vitesse. Il comprend qu’il va devoir donner quelques explications.

Les autochtones l’ont conduit dans une salle fermée au coeur du village.

  • Etranger, nous avons besoin de comprendre, de savoir qui tu es et d’où tu viens. Peux-tu nous éclairer sur ce sujet ? dit le Gardien, responsable des forces armées, avec une amabilité inattendue.
  • Je suis un voyageur. Je passe d’île en île en quête de savoir et de sagesse. Je viens d’un continent lointain, que ma mémoire a hélas effacé au fil des jours. 
  • Les réponses que nous attendons de toi devront nous être fournies. Je vois que tu ne connais pas notre peuple et que tu viens d’ailleurs. L’arme dont tu as fait usage démontre un savoir technologique. Nul être n’en possède de tel par ici, mais nous en avons d’autres, différentes. Nous devons déterminer si toi, ou tes semblables, représentent une menace pour notre vie. Peux-tu nous y aider ?
  • Je serais heureux de le faire, mais je ne sais plus vraiment. Cette arme était dans mon bateau quand je me suis réveillé, un jour, au milieu de l’océan. Je sais l’utiliser, mais je ne sais pas pourquoi. J’ai déjà remarqué qu’elle suscitait beaucoup de curiosité. J’essaie en général de la cacher ! Mais cette fois le danger était trop grand.
  • En effet, les créatures des sables ne laissent que rarement des survivants. Bien, merci, je vais en délibérer avec le conseil.

Il sort de la pièce et longe la passerelle, face à la grande plage. Le voyageur regarde autour de lui et se dit que la pièce ressemble plus à une maison qu’à une cellule. Il attend une heure, sans chercher à fuir, puis l’autochtone revient, accompagné d’un individu visiblement plus vieux qui s’assoit devant lui. Il lui dit :

  • Nous te croyons mais nous avons besoin de réponses. Aussi, nous allons de nouveau t’interroger, de façon plus poussée. Nous voulons savoir qui tu es et si ton peuple représente une menace.

Calmement, le navigateur répète ses propos au nouveau visiteur qui ne semble pas l’écouter. Il le regarde dans les yeux sans bouger, puis sort de la pièce en silence. Il détient les informations qu’il était venu chercher. Il rejoint un ponton, descend quelques marches et entre dans une embarcation qui l’emmène vers un autre bâtiment. Il pénètre dans une vaste pièce et s’assied au milieu des autres conseillers qui l’attendent. La conversation s’engage entre les conseillers.

  • Maintenant que nous savons, il nous reste à décider. Leur arrivée est une menace non seulement pour nous mais pour tous les royaumes. Nous n’avons pas pour rôle de les protéger. Notre générosité à leur égard ne signifie pas que nous devons agir dans le sens de leurs bénéfices. Nous devons laisser s’appliquer le destin et protéger nos intérêts propres. 
  • Ces êtres ont compris les avantages de venir nous massacrer en premier lieu. Tous ceux qui nous prennent pour des référents inattaquables en seront bouleversés, affaiblis. Il sera plus simple pour eux de conquérir le continent. 
  • Avec leurs armes et leur détermination, ils bénéficient d’un avantage évident, mais nous avons un atout. L’équilibre bâti depuis des siècles risque de s’effondrer. Nous avons cette avance, nous connaissons leurs plans. Comment l’utiliser au mieux ?

Le Gardien, qui les a rejoints, lui répond.

  • Notre armée ne peut les vaincre. Nous pouvons alerter nos alliés ou utiliser nos talents psychiques, mais ceux-ci ne s’exercent qu’à courte distance, or nous ne savons même pas où se trouvent nos ennemis à l’heure actuelle ! Nous connaissons seulement leurs intentions de conquête. Nous pourrions aussi tenter de fuir, mais c’est trop risqué pour nous de nous éloigner de la mer, comme vous le savez.

Les autres conseillers acquiescent.

  • Nous avons la réputation de toujours trouver la réponse aux questions. La voici donc résumée : comment pouvons-nous survivre à l’attaque d’un ennemi lointain, inconnu et mieux armé ?

Le lendemain, le navigateur reprend la mer. Il s’éloigne de la ville marine, en direction de l’horizon. Un nouveau passager l’accompagne. Un conseiller qui s’est présenté comme « chargé des relations diplomatiques », qui l’a prié de le prendre à bord pour nouer des liens avec son peuple. Le marin l’a prévenu : il ne sait pas s’il pourra les rejoindre puisqu’il a perdu son chemin. Un tel voyage peut être éprouvant ! Lui-même, bien que robuste, a été souvent secoué par des tempêtes particulièrement violentes.

Les jours suivants sur le navire s’écoulent sans tempête, en toute tranquillité. Rien ne vient modifier le cours de leur voyage, où chaque jour ressemble au précédent. Mais, un matin,  un rayon bleuâtre provenant du ciel s’abat sur le bateau et traverse les deux équipiers, qui disparaissent instantanément. Il se retrouvent soudain au centre d’une grande pièce sombre et ronde. Perdu quelques instants par le voyage inattendu, le conseiller tente de se redresser. Il sent un coup au cœur qui le foudroie.  Il s’effondre aussitôt dans un rictus de douleur.

Le marin se lève à son tour et, voyant le conseiller agoniser sur le sol, fait un pas en arrière. 

  • Qui est là, que voulez-vous ?

Deux hommes s’approchent de lui. 

  • Suis-nous, éclaireur, nous allons te rendre ce qui t’appartient. Et pour commencer ta mémoire. Tu as fait ce qu’il fallait. 

Ils le conduisent à l’extérieur de la pièce, sans résistance de sa part.

Hel Talek sort de l’obscurité. C’est un homme imposant, revêtu de l’armure traditionnelle des rois de Talek. Il s’approche du corps inerte de la victime et le saisit par les cheveux pour mieux le regarder.

  • Voici donc l’allure d’un O’guf’n ! Ce pauvre télépathe qui voulait nous convaincre de partir ! 

Il ajoute, en rejetant la tête du conseiller en arrière :

  • Débarrassez-moi de ça

Il se tourne vers un homme, resté dans l’ombre.

  • Tu avais raison, c’est un continent très riche, mais assez mal défendu. Une fois débarrassé des O’guf’n, nous pourrons engager la conquête. Tu m’avais parlé d’une arme puissante, où est-elle ?
  • Patience, cher ami. Il vous faudra du courage et de la ténacité pour l’obtenir, mais cela ne dépend que de vous. Je ne pourrai rien faire d’autre que vous orienter et assister à votre victoire !
  • Douterais-tu de la bravoure des Talek, dit le géant avec une fierté non dissimulée.
  • Pas le moins du monde, mais le moment venu que serez-vous capable de sacrifier pour obtenir un trésor éminemment convoité depuis la nuit des temps ?
  • Que veux-tu dire ?
  • Serez-vous capable de sacrifier, je ne sais pas moi, par exemple certains idéaux, pour avoir la possibilité – je dis bien la possibilité, pas la certitude – d’obtenir ce que vous recherchez ?
  • Tes énigmes m’ennuient. Tu as eu l’audace de venir t’adresser à moi sans y être invité. Pour le moment, je suis tes conseils qui me sont utiles, mais tes insinuations ne mènent à rien. Contente-toi de m’éclairer.
  • Vous parlez vrai, majesté, je crains d’être moins utile à présent, aussi je vous souhaite une éclatante victoire à la hauteur de votre puissance !
  • Certes ! Et s’adressant à un officier : préparez la flotte au combat !